L’ensauvagement et les Pyrénées

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Je viens de lire Feral [Devenu sauvage] de George Monbiot. Il revendique le rewilding, l’ensauvagement de la planète : la mer, le ciel, la terre et les animaux. Il pense globalement mais il vise la Grande Bretagne. Entre autre, il veut réintroduire la mégafaune (les espèces animales de grande taille). Est-ce possible ? Est-ce même une bonne idée ?

Ici dans les Pyrénées françaises et dans les départements limitrophes il existe toujours des exemplaires florissants de mégafaune, d’autres sont menacées, certaines ont récemment disparues. Des ours ont été réintroduits contre la volonté d’un secteur signifiant de la population locale, d’autres espèces ont été réintroduites sans problème. Qu’est-ce que cela nous enseigne sur l’ensauvagement ?

Le sanglier

 

Sanglier-- photo : GerardM, Wikipedia

Sanglier– photo : GerardM, Wikipedia

 

Le sanglier décroche le dix (sur dix) sur l’échelle Monbiot de pertinence, une combinaison d’intérêt écologique et d’acceptation probable : il pense que le sanglier à un beau avenir outre-manche.

Dans le département de l’Aude, où j’habite depuis vingt ans, se trouvent environ 30 000 sangliers, dont 10 000 sont tués chaque année. Mais, malgré ces chiffres et malgré les nombreux traces que j’ai vu, je n’en ai jamais vu un de près : un grognement très reconnaissable suivi d’un fort bruissement dans la broussaille est le plus près que j’ai jamais été.

Mais ils sont dangereux. Une vieille dame a été tuée récemment par un sanglier dans une vigne près d’ici. Je connais quelqu’un qui a échappé avec sa vie quand un sanglier a surgi de la forêt devant sa voiture ; la voiture était bonne pour la casse. Et de nombreux morts chaque année sont attribuables aux accidents de chasse. Pourtant personne ne demande l’extermination des sangliers.

C’est seulement les dégâts dans les champs de blé et dans les vignes qui suscitent l’ire des paysans – bien que les associations de chasse soient obligées de payer une compensation. Le problème principal est la surpopulation : les sangliers ayant fécondés des cochons domestiques, au lieu d’engendrer un ou deux marcassins, les laies maintenant s’accouchent de six en moyen. Aussi les sangliers sont de moins en moins ‘sauvages’.

Le lynx

Monbiot octroie neuf points au lynx. Il disparut de la France dans les années 1930 mais fut réintroduit à l’est dans les années 1970 et dans les Vosges, les Alpes et le Jura il s’en sort très bien, mais sa présence reste controversée. D’aucuns prétendent que le lynx n’a jamais disparu des Pyrénées.

Le loup

Le loup vaut sept sur l’échelle de Monbiot. Selon l’ONCFS deux loups ont élu domicile dans les massifs du Madres et du Carlit dans les Pyrénées-Orientales. Il paraît qu’ils sont venus depuis l’Italie traversant tout le Midi à pied.

Suite à une attaque en mai 2014 près de Fanjeaux (Aude) qui a laissé quatorze brebis mortes ou mourantes Serge Vialette le président de la FDSEA, affirme qu’il y a 100 loups dans l’Aude et les Pyrénées-Orientales. Il stigmatise aussi les vautours, les ours et « les palombes qui bouffent les tournesols ». Yves Bastié, président de la Fédération de Chasse, quant à lui, pointe la fouine du doigt, le putois et la belette (L’indépendant, édition de Narbonne, 17 mai 2014, p. 18).

La communauté paysanne est en colère. Le préfet a autorisé des tirs défensifs en cas de nouvelle attaque.

L’ours

 

Cannelle : dernière ourse pyrénéenne

Cannelle : dernière ourse pyrénéenne

 

L’ours vaut trois points. La présence de l’ours dans les Pyrénées est la controverse locale. Actuellement il y en a une trentaine, peut-être quelques-uns de plus. Aussi, ce n’est pas surprenant que je n’en ai jamais vu, mais Francis Chevillon (Esbintz, Ariège) qui a passé toute les étés depuis trente ans avec ses brebis sur les flancs du Valier n’en a jamais vu un non plus. Des empreintes de pattes, oui, mais jamais lo Moussu lui-même.

Au Moyen-Age 3 000 ours parcouraient la France selon certaines estimations. Chassés des plaines et il n’en restait que 150 dans les Pyrénées au début du 20eme siècle. Mais seulement cinq vivaient encore dans les montagnes avant la réintroduction, en 1996, 1997 et 2006, de six femelles et deux males.

Personne n’a été tué par un ours depuis plus de 150 ans mais ces bêtes ne sont pas les nounours de notre subconscient collectif : ils tuent entre 150 et 350 brebis par an. Ceci est a comparer avec les 20 000 pertes à mettre au compte de maladies, accidents et chiens errants etc. parmi les 590 000 brebis dans les Pyrénées. Néanmoins, les attaques se concentrent sur une zone relativement petite, principalement dans la haute Ariège, et touchent certaines communautés d’une façon disproportionnée.

 

Ourson empaillé au musée de Luchon

Ourson empaillé au musée de Luchon

 

L’Ariège est fâchée. Certains voient dans les réintroductions une politique imposée par les citadins qui ne subiront pas les conséquences. (Je connais aussi des éleveurs qui pensent que l’ours  fait partie de l’héritage des montagnes, mais dans les média les voix contre dominent.) Les opposants signalent que l’ours brun n’est pas en danger d’extinction. Et maintenant que l’isolat génétique a été détruit par les réintroductions slovènes la différence entre l’ours pyrénéen et son cousin s’amenuise. Dans une région où l’élevage de brebis est difficilement rentable, l’ours est regardé comme une nuisance supplémentaire sans raison d’être.

Même s’il n’y a que relativement peu d’ours pour l’instant, chaque printemps quand il sort de sa tanière et les premières attaques sont signalées, l’atmosphère devient lourde, et les ‘demoiselles’ reviennent. Mais pour avoir une population viable à moyen terme il faudrait plus de réintroductions pour éviter les dangers de consanguinité. (Une seule ourse, Hvala, est la mère de neuf de vingt-quatre ours ; Pyros, le mâle dominant, est le père de la plupart des jeunes.)

 

Lo Moussu de Prats de Mollo

Lo Moussu de Prats de Mollo

 

Or, suite aux manifestations qui accueillirent l’arrivée des derniers ours slovènes en 2006, aucun gouvernement n’a osé continuer le programme de réintroductions. En effet, en 2012 quand un interlocuteur disait au président Nicolas Sarkozy, ‘Il n’aurait pas fallu en introduire’ , le président répondait, ‘Je suis d’accord avec vous.’ Paradoxalement, son épouse, Carla Bruni est la marraine à Hvala. Si même le couple présidentiel ne peut pas montrer un front uni, les éventuelles réintroductions supplémentaires n’ont aucune chance d’être consensuelles, comme Monbiot souhaiterait.

Donc, c’est quoi l’avenir ? La question tourne autour d’un choix : brebis ou ours ? Les effectifs des éleveurs de brebis ont chuté de 15% entre 2000 et 2010 et le nombre de brebis de 18%.  Cette tendance n’est pas à mettre sur le compte des attaques de l’ours; c’est plus une question économique liée à la difficile vie de berger dans une cabane isolée en comparaison avec la vie d’en bas. La tendance risque de se pérenniser, avec la désuétude des estives les plus isolées.

On verra un ensauvagement non-voulu. Restera-t-il quelques ours pour en profiter ?

Aux dernières nouvelles le manque de volonté français peut être sans importance. Ces fougueux Catalans risquent de s’en mêler ! A voir aussi la Vanguardia.  Concrètement, ils proposent de ‘remplacer’ Pyros par un autre mâle.

Quelques autres passagers sur l’Arche pyrénéen

Le bouquetin

C’est plus qu’une triste histoire, c’est une véritable tragédie. Le bouquetin pyrénéen, inoffensif, végétarien, est mort en 2000. Depuis 2014 de nouveau bouquetins ont été réintroduits, mais l’isolat génétique n’existe plus.

 

Laña, le dernier bouquetin

Laña, le dernier bouquetin pyrénéen

 

Au début du 20eme siècle les quelques bouquetins restants étaient retranchés dans le Parc National d’Ordesa en Espagne. En 1940 la population diminuait mais il fut décidé de ne pas intervenir. En 1986 ils furent inscrits sur la Liste Rouge des espèces en danger. Ce n’était qu’en 1993 que le gouvernement d’Aragon commençait à bouger. Mais en 2000 la der des ders, baptisée Laña, est morte. (Elle est actuellement dans une vitrine dans une exposition à Torla (Aragon), resplendissante.)

Postscriptum curieux : Malgré la mort de Laña en 2000, un autre bouquetin est né en 2009, cloné de ses cellules. Elle n’a survécu que quelques minutes car elle ne pouvait pas bien respirer.

Pour l’instant les réintroductions, dans le cirque de Cagateille (Ariège) et au Pont d’Espagne près de Cauterets, se portent bien, mais les naissances en 2015 étaient déceventes: seulement deux cabris sont connus.

Le Vautour fauve

 

Vautour fauve -- Photo: Luc Viatour / www.Lucnix.be

Vautour fauve — Photo: Luc Viatour / www.Lucnix.be

 

Pas sur la liste de Monbiot, le vautour fauve est bien reparti à travers l’Espagne mais il a failli disparaître de la France. Dans les années 1960 seulement soixante couples vivaient ici, principalement dans les Pyrénées.  Ils étaient encouragés de revenir en masse par des charniers où la viande d’équarrissage remplaçait leur mets favori : les cadavres d’animaux sauvages. Actuellement environ 1 500 vautours nichent dans les Pyrénées françaises et les Cévennes.

 

Le cadavre d'une brebis : un mets favorite pour les vautours fauves

Le cadavre d’une brebis : un mets favorite pour les vautours fauves

 

Ils sont impressionnants. Tendez les bras horizontalement. Là vous avez l’envergure d’un vautour jeune. Un adulte, c’est 50% de plus. Une fois, près de Gourette, j’ai vu une curée de vautours sur le cadavre dégoulinant d’une brebis. Je les approchais à tâtons. Tout d’un coup ils se sont envolés, un menaçant nuage noir au-dessus de ma tête. Je ne suis resté que le temps de prendre une photo vite faite. Une autre fois j’étais avec un groupe de randonneurs, couché comme eux sur une prairie, en pleine digestion du pique-nique de midi quand un vautour est descendu en piqué vers nous. Avant que je n’aie eu le temps de mettre la main sur mon appareil, il nous a survolés à un mètre près, puis ils est remonté en flèche au ciel, ayant décidé que nous n’étions pas tout à fait morts.

C’est tout dire. Les vautours sont officiellement nécrophages strictes. Leurs griffes ne sont pas adaptées à l’attaque de proies vivantes. Mais on peut regarder des vidéos convaincantes qui les montrent en train d’attaquer des animaux toujours respirant. Ici une vache est assailli par des vautours peu après l’accouchement d’un veau mort-né. Il est vrai qu’elle n’est pas trop en forme. En tout cas, certains éleveurs pensent que les vautours sont une nouvelle menace.

Les études étaient-elles superficielles ? Les habitudes des vautours ont-elles vraiment changé? Est-ce que ces rapaces ont appris quelque chose ? Est-ce qu’ils ont regardé de l’Hitchcock ? Peut-être c’est une question de surpopulation. Personne ne sait. L’ensauvagement pourrait avoir des conséquences inattendues.

La Marmotte

Une journée de randonnée dans les Pyrénées n’est pas complète sans le sifflet d’une marmotte. Elles disparaissent vite dans leur terrier, mais curieuses comme elles sont, après peu de temps elles montrent encore un bout de nez. Dans la vallée d’Ossoue au-dessus de Gavarnie elles sont tellement apprivoisées qu’elles demeurent sur leur rocher à deux mètres du sentier même lors du passage des randonneurs.

 

Une marmotte près de Gavarnie

Une marmotte près de Gavarnie

 

C’était pas toujours comme cela. Avant 1948 il fallait remonter des milliers d’années pour retrouver une colonie de marmottes dans les Pyrénées quoiqu’elles fussent toujours présentes dans les Alpes. Au 19eme on les mangeait – dans leur terrier en train d’hiberner, elles étaient une source de protéines hivernale facile.

On doit leur réintroduction dans les Pyrénées à un certain Dr Couturier qui en a lâché six âgées d’un an sans aucune étude de faisabilité. Elles venaient des Alpes. Maintenant elles sont partout, y compris dans les magasins où, coiffées de chapeau bobble, elles sifflent aux touristes de passage.

 

Marmottes dans le village de Gavarnie

Marmottes dans le village de Gavarnie

 

Elles sont la proie des aigles et renards ; elles sont quasi végétariennes. À ce que je sache, personne n’a rien contre eux.

Le mouflon

C’est sans surprise étant donné la haine que Monbiot ressent envers les brebis que leur homologue sauvage, le mouflon, n’est pas sur sa liste de réintroductions possibles. Dans les Pyrénées je n’en ai vu qu’un de près mais j’ai croisé de petits troupeaux dans le Caroux (Massif-Central).

 

Un mouflon dans le Carroux (photo Laurence Terminet)

Un mouflon dans le Caroux (photo Laurence Terminet)

 

Éradiqués des Pyrénées car on pensait qu’ils mangeaient l’herbe des brebis, ils furent réintroduits pour la première fois en 1957. Actuellement, dans les Pyrénées-Orientales on en recense environ huit cents et dans l’Ariège trois cents cinquante avec quelques-uns plus à l’ouest.

Ils furent réintroduits non pas par souci de biodiversité, mais pour la chasse. On a beau questionner l’intérêt de la chasse aux brebis, mais les trophées sont prisées et la chasse très règlementée. Selon la catégorie, le permis de tuer un seul mouflon oscille entre 600€ et 1500€. Priorité est donné à l’élimination des mouflons ‘atypique’ – la progéniture de croisement avec brebis.

Paradoxalement, il paraît qu’une façon d’assurer l’acceptation d’animaux sauvages est d’en permettre la chasse !

La brebis

En dépit d’une diminution certaine des chiffres, la brebis n’est pas menacée de disparition dans les Pyrénées, du moins dans l’immédiat. Côté français on en compte environ 570 000, avec autant en Espagne. Ce sont ces brebis qui ont créé les Pyrénées telles qu’on les connait, de la même façon qu’elles ont créé les montagnes britanniques – avec la connivence de l’homme – en éliminant les conditions pour la régénération de la forêt.

 

Brebis dan l'Ariège

Brebis dans l’Ariège

 

Dans les Pyrénées au-dessus du lac des Bouillouses, les anciens pâturages sont tapissés par le rhododendron pourpre juxtaposé avec le genêt jaune. Aussi magnifique qu’il soit, ce n’est qu’un éclair de couleur avant la recolonisation des arbres.

 

Une Tarasconnaise

Une Tarasconnaise

 

Quand les brebis partent – dans mon village c’était il y cinquante ans – le paysage se transforme rapidement. Le talus au-delà de la rivière est maintenant couvert d’un désordre de pins parasols. Pour Monbiot c’est un conte de fée, mais pour notre berger, retraité depuis plusieurs années, c’était une tristesse de voir le travail familial centenaire enterré dans ce sarcophage de bois. Aussi quand sa belle-fille reprenait le flambeau, il accueillait les tarasconnaises avec grande enthousiasme. Maintenant, du moins sur ce côté de la vallée, la broussaille recule et la garrigue redevient verte. Malgré un hiatus de cinquante ans la tradition est conservée.

 

Des tarasconnaises sur l'Alaric

Des tarasconnaises sur l’Alaric

 

La brebis est enracinée dans notre culture – le Christ est l’agneau de Dieu, par exemple – et fut un des premiers animaux domestiqués, il y a dix mille ans. Pour Monbiot, elle a moins de droit à notre sollicitude que les éléphants/mammouths qui disparurent bien avant. Il raisonne que, sans brebis, les montagnes britanniques redeviendront naturellement sauvages.

L’ensauvagement : Monbiot voit grand

L’ensauvagement est une de ces idées à priori intéressante. Dans un monde où la nature est acculé dans des zones de plus en plus petites, comment peut-on la protéger pour les générations futures ? La conservation telle qu’elle est pratiquée aujourd’hui ne fait que retarder la naturbanisation (l’urbanisation de la nature) à travers le monde. L’ensauvagement pourrait inverser la tendance.

Mais le diable est dans les détails, et Monbiot est pleinement conscient que l’ensauvagement avec des animaux dangereux devrait être consensuel. Le chapitre intitulé « Comment ne pas faire l’ensauvagement » montre ce qui peut arriver quand l’idéologie s’accapare de l’esprit humain.

Sur l’Arche pyrénéen, les diverses animaux ont des histoires différentes, pas deux pareilles ; on ne sait pas encore si l’on va accoster avec tous les animaux toujours vivants.

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