Le retour des morts-vivants : le bouquetin des Pyrénées

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 Ne rater pas l’exhibition sur le bouquetin tout l’été 2015 au chateau de Seix; tous les jours de 14h30 à 19h00.

 

Bouquetin des Pyrénées

Bouquetin mâle de 5 ans, fraîchement relâché dans les Pyrénées ariègeoises © Jordi Estèbe, Parc naturel régional des Pyrénées Ariégeoises

On signale des événements étranges dans les Pyrénées centrales, dans un triangle entre Cauterets et Ustou (Ariège) et Torla (Huesca) en Espagne. Le bouquetin des Pyrénées revient d’outre-tombe.

gr10-gr11-IBEXC’est une longue histoire. Déjà en 1825 le bouquetin (bucardo en espagnol) était donné pour éteint. Mais en fait il survivrait jusqu’au 6 janvier 2000 pour devenir la première disparition mondiale du 21eme siècle. Malgré cela, en 2009 un nouveau bouquetin de Pyrénées est né et maintenant on peut compter une trentaine broutant paisiblement dans les Pyrénées françaises. C’est quoi, cette histoire ?

En ce qui concerne l’extinction, les trois cavaliers de l’apocalypse étaient la chasse, la consanguinité,  et la perte d’habitat.

La chasse

Pendant les deux derniers siècles, les bouquetins survivants se retrouvaient dans et autour de la Vallée d’Ordesa, près de Torla. Aujourd’hui Torla est facilement accessible du sud mais seulement les randonneurs aguerris traversent la crête pyrénéenne depuis la France. Au 19eme ce fut l’inverse. Aussi les chasseurs du nord formaient un groupe prépondérant, leur trajet facilité par l’ouverture du chemin de fer jusqu’à Bagnères de Luchon en 1873. Des chasseurs britanniques comme Sir Victor Brooke écrivaient orgueilleusement sur leurs exploits, mais bien d’autres nationalités concurrençaient pour les trophées.

La chasse au bouquetin

à gauche : Sir Victor Brooke 1885, habita Pau
à droite : Illustration no. 22. Richard Lydecker (1898) Wild oxen, sheep and goats of all lands, living and extinct. D’après un dessin de Joseph Wolf appartenant à Lady Brooke. Le male en premier plan fut tué dans le Val d’Arras.

A voir aussi, les livres originaux: Sir Victor Brook : sportsman and naturalistWild oxen, sheep and goats of all lands, living and extinct

En conséquence, en 1910  quand le prince russe Teodoro de Tchihatchef vint chercher cette chèvre sauvage il était déçu. Après quinze jours il était sur le point de partir quand les guides locaux le convainquirent de rester juste un jour de plus. Miracle ! Pour la première fois, quand il balayait les falaises jumelles aux yeux, il vit un bouquetin : au Faja de Pelay, à plus d’un kilomètre de distance. Il insista pour y aller voir. Naturellement, le temps d’arriver l’animal a disparu, malgré le fait qu’il était empaillé. Mais le prince était ravi. Il engagea les guides pour quinze jours supplémentaires.

En 1918, avec la création du Parc National d’Ordesa, [esp] la chasse devint illégale mais elle continuait en catimini. Pendant et après la Guerre Civile espagnole les militaires et le maquis étaient dans la zone. Ils avaient faim, ils étaient armés, et ils tiraient sur tout qui bougeait.

La conservation était loin de l’esprit de l’époque, comme nous raconte cette anecdote : une fois, des Nemrods de la base aérienne américaine de Saragosse vinrent aux Pyrénées avec leurs mitrailleuses ! On raconte qu’ils tuèrent 30 ou 40 isards dans la journée. Et les pauvres ibex mal informés qui dépassaient les limites étaient « persécutés inlassablement ».

Consanguinité

D’après Angel Cabrera, qui recherchait le sujet en 1914, à ce moment-là il y aurait eu 8 ou 9 bouquetins, un chiffre qui semble incroyablement bas. Quoi qu’il en soit, après cette date l’estimation la plus optimiste ne signalait que 30 exemplaires, autour de 1980. Mais le mal était fait. Les études de l’ADN du dernier bouquetin montrent un taux élevé de consanguinité.

Perte d’habitat

La gorge d’Ordesa

La gorge d’Ordesa, sur le GR11 près de Torla

Les derniers bouquetins se sont retranchés dans la Vallée d’Ordesa. Le Parc national leur octroyait une certaine protection mais le discours inaugural nous livre un indice sur le future échec :

« C’est vraiment malheureux que du 15 juillet au 15 septembre, qui comprend la saison touristique dans la région, la frontière française de notre Parc National est remplie de touristes et visitée par des automobilistes qui viennent contempler Gavarnie, tandis que seulement des enthousiastes qui osent défier les problèmes d’un voyage exécrable atteignent la vallée d’Ordesa. »

L’aboutissement de cette arrière-pensée fut de nouveaux chemins et des hordes de visiteurs. On proposa aussi un barrage hydroélectrique dans la vallée. Heureusement les habitants de Torla surent discréditer l’idée.

La population des bouquetins diminuait progressivement.

La résurrection

Un projet de reproduction assistée avec les trois derniers survivants – toutes femelles – et des boucs venus de l’extérieur échoua parce que les femelles étaient en mauvais santé. Deux d’entre elles tombèrent enceinte mais il n’y avait de naissance vivante que bien après la mort de Laña, la dernière.

Laña au musee de Torla

Laña/Celia le dernier bouquetin des Pyrénées, au centre d’accueil de Torla

C’était en 2009. Le bébé bouquetin ne vécut que quelques minutes, mort d’insuffisance respiratoire. Il a été cloné des cellules prises de Laña avant sa mort, un premier pour une espèce éteinte. Même si il avait survécu, il aurait été handicapé par un héritage génétique appauvri.

Auparavant les Pyrénées avaient vu deux autres tentatives plus conventionnelles à renforcer la population. En 1970 le marquis d’Urquillo, propriétaire des thermes de Panticosa à quelques kilomètres de Torla, avait introduit entre huit et douze bouquetins originaires de Gredos, un cheptel d’une autre sous-espèce. Plus tard on a créé une deuxième collection privée, au Sierra de Guara. Ils vivaient dans des parcs étendus mais beaucoup ont fui avant que l’on puisse même étudier les conséquences d’un éventuel croisement.

En plus il y avait plusieurs projets français avortés, jusqu’à 2014…

Cirque de cagateille

Le cirque de Cagateille, Ariège, où les nouveaux bouquetins ont été relâchés

Nous venons de voir la réintroduction du bouquetin aux Pyrénées ! Ils sont venus du centre d’Espagne. Douze près de Cauterets et 21 en Ariège, avec la promesse d’encore plus dans les années à venir. Le Parc national des Pyrénées et le  Parc naturel régional des Pyrénées ariègeoises nous tiennent informés à travers leur site web.

La sous-espèce endémique avec son patrimoine génétique unique s’est éteinte, mais au moins on peut espérer revoir ces magnifiques cornes dépassant furtivement la fougère au détour d’une randonnée.

Bouquetin des Pyrénées

Bouquetin mâle de 3 ans, Ariège, 2014 © Jordi Estèbe, Parc naturel régional des Pyrénées Ariégeoises

Le bouquetin des Pyrénées est mort. Vive le bouquetin (des Pyrénées).

Dans ce pays des morts-vivants l’autre zombie est l’ours…

Sources

 

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2 Responses to “Le retour des morts-vivants : le bouquetin des Pyrénées”

  1. […] tragédie. Le bouquetin pyrénéen, inoffensif, végétarien, est mort en 2000. Depuis 2014 de nouveau bouquetins ont été réintroduits, mais l’isolat génétique n’existe […]

  2. […] La réintroduction du bouquetin entamée en 2014, par contre, se passe bien. Même les ours sont contents. Pour l’instant, il me semble, le taux de naissances est décevant, mais les réintroductions vont se poursuivre en 2016. Plus sur le bouquetin. […]

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