Réintroduction de l’ours, ensauvagement des Pyrénées : le pour et le contre

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Ours dans la commune de Melles, là où les premiers ours slovènes ont été lâchés en 1996.

Le débat est complexe mais un des axes de tension entre les pro-ours et les anti-ours est l’importance à être attribué au nombre de brebis tuées par l’ours. Est-ce qu’il est signifiant ou non ?

Chiffres officiels d’attaques de l’ours

Attaques d’ours en France 2006 2010 2015
Animaux (principalement brebis) tués par l’ours 221 167 145
Estimation du nombre minimum d’ours 15 19 29

 

Les chiffres officiels ne prennent pas compte des pertes dus aux avortements spontanés, ni aux brebis qui disparaissent, ou ni aux brebis mortes nettoyées par les vautours, épongeant toute trace d’attaque. Dans certains cas, quand il s’agit de un ou deux bêtes le travail administratif pour avoir la compensation ne vaut pas la chandelle. Ces brebis ne vont pas être répertoriées non plus.

Soyons pessimistes. On pourrait prendre le chiffre de 300 morts attribuables à l’ours. En comparaison avec les 10 000 à 20 000 morts dans les estives chaque année (sur 570 000 brebis) ceci pourrait semble dérisoire. Mais si vous habitez en haute Ariège ou vous connaissez un ours récidiviste vous n’aurez le même point de vue.

Un peu d’histoire

À la suite d’un déclin multiséculaire, en 1996 la population française d’ours était vouée à l’extinction, mais quelques exemplaires restaient acculés dans les Pyrénées. Cette année-là et en 1997, les autorités ont lâché trois ours slovènes. En 2006 cinq nouveaux ours sont arrivés, cette fois accueillis par des éleveurs en colère, parfois violents. Entre 2006 et 2012 les Pyrénées et l’Ariège en particulier voyaient défiler de multiples manifestations contre les nouveaux-venus.

En fin de compte la sous-espèce pyrénéenne n’a pas été sauvée ; tous les ours de Pyrénées ont maintenant de l’ADN slovène dans leur sang.

Parlant avec l’ASPAP à la foire de Tarascon-sur-Ariège. On y lit : mobilisation urgent, jeudi 12 mai. Informez-vous ici, inscription bus. Contre le lâcher d’ours en Espagne, frontière vallée d’Auzat (Bouet). «  millions d’euros nos impôts

L’éleveur et écrivain anglais James Rebanks a écrit sur sa vie dans le Lake District dans un livre à succès publié en 2015. Il évoque la vie des éleveurs et des bergers et ce qu’ils pensent des montagnes. Rien à voir avec la vision touristique. Enfant, il ne voyait pas la beauté des collines tant vantée par le poète Wordsworth entre autres ; ce n’étaient que des collines. Que sa famille avait sculpté ce paysage tant admiré par les touristes, il ne s’en rends pas compte qu’à l’âge adulte. Aussi j’essaie toujours de parler avec les autochtones, dans ce cas avec Martine Perez et Monique Mathe.

J’étais au 759eme foire de Tarascon. Martine et Monique distribuaient des flyers pour Les Rencontres Ariégeoises de l’Écologie Pastorale, prévues pour le 1 juillet mais reportées au mois de septembre. La manifestation sera sous la houlette de l’anti-ours Association de Sauvegarde du Patrimoine d’Ariège-Pyrénées (ASPAP).

Flyer ASPAP

Flyer ASPAP

Martine et Monique sont en colère, et quand elles me racontent leurs expériences aux griffes de l’ours je comprends pourquoi.

Monique : On était éleveur de moutons sur la commune d’Orgeix (haute Ariège). On était les premiers touchés, et donc on a démissionné. On a été six éleveurs sur cette estive, et nous, on a pris des vaches. D’autres sont partis sur d’autres montagnes. On s’est dispersé parce que l’on pouvait plus. On avait dix pourcent de pertes. On a démissionné en bloc. On voulait faire un impact. Il y avait un qui n’a pas voulu démissionner, sinon on a tous démissionné.

S : Vous avez perdu combien de brebis ?

Monique : On a perdu 17, rien qu’en une année sur un troupeau de cent. C’est énorme ! Ça fait 10% de pertes. On avait pris un avocat pour aller se défendre à la préfecture. C’était avant qu’il y avait l’ASPAP. Et après on a perdu, naturellement. Après quand il y a eu d’autres élevages touchés, c’est là que l’on a commencé à se réunir et c’est là que l’on a créé l’ASPAP…. On ne nous a rien dit [à propos de l’ours]. Ça c’était mis, personne n’était averti à l’époque.

S : Vous parlez là de…

Monique : …des années 1996.

S : Oui, justement le premier lâcher.

Monique : On ne l’a pas su ! La population locale ne l’a jamais su. Est-ce que les politiques savaient, je n’ai aucune idée. Et puis peut-être quand même aussi ils ne pensaient pas que ça allait être comme ça, je n’en sais rien. Je ne veux pas les jeter la pierre.

Vingt ans plus tard la plaie est toujours ouverte.

—–

Martine : Moi, j’ai des chevaux. Et on monte à la montagne sur Orlu et on a perdu, l’ours nous a fait tuer, seize juments.

Steve : Seize juments sur combien de temps ?

Martine : Sur onze ans.

 

Un des poulains de Martine, tué par l’ours

Un des poulains de Martine, tué par l’ours

 

Martine : Ça devient dramatique parfois. Les gens ils sont en train d’abandonner leur métier parce qu’ils ne peuvent pas travailler dans de bonnes conditions. Ils ne trouvent plus de bergers. Les bergers ne veulent plus aller en montagne. Ils travaillent jour et nuit. Parce qu’il faut qu’ils soient là, présents. Et la journée il faut qu’ils aillent compter les animaux morts, et parcourent des heures et des heures à rechercher les animaux. Souvent ce sont les rapaces, les aigles, le vautour, exactement le vautour fauve, qui indiquent une bête morte.

Steve : Et comment sont vos relations avec la Réserve ?

Martine : Très bien. Il y a bon directeur. Nous sommes très amis et bon…

S : C’est pas que vous avez des points de vue différents à propos de l’ours ?

Martine : On n’aborde pas le sujet. Il connait notre point de vue et on est censé connaitre le sien. On n’en parle pas. Pour la bonne entente, vous voyez.

Qu’en dit le directeur ? Selon Le Plan de Gestion 2013-2017 « Les réintroductions ont été réussies du point de vue biologique… Cependant, ces réintroductions ont entraîné de fortes oppositions de la part du monde pastoral et des élus locaux… Depuis le printemps 2011, l’individu présent sur le secteur d’Orlu s’est déplacé vers les Pyrénées centrales. » La préservation de espèces historiques est un objectif et l’ours ainsi que le loup le desman etc sont la priorité no 1.

***

Le site de l’ASPAP dit que :

« Le dispositif de protection prévu [par les autorités] préconise l’utilisation de chiens patous, de parc de nuit électrifié et l’embauche de berger supplémentaire. Sur le terrain, l’expérience prouve que, si dans certains cas le dispositif permet de réduire les attaques, dans la plupart des situations, celui-ci ne peut pas être appliqué : sur les montagnes très hautes (2000 à 2800 mètres) ou très escarpées, il est inimaginable de vouloir regrouper toutes les nuits. Le regroupement nocturne est davantage synonyme d’affaiblissement des animaux (longues marches quotidiennes, impossibilité de manger aux heures fraîches, piétinement et développement des maladies…) et de vulnérabilité en cas d’attaque. »

 

Photo de brebis mortes après une attaque dans la vallée d’Orlu

Photo de brebis mortes après une attaque dans la vallée d’Orlu

 

« 8 juillet 2007. L’ours est passé, malgré les 3 chiens patous. Il a tué 1 brebis, et par sa présence a précipité 93 autres bêtes terrorisées dans la pente escarpée.

Une partie de l’estive dans la vallée d’Orlu. C’est cette pente que les brebis ont essayé de dévaler

Bilan : 94 bêtes tuées. Avant l’ours, un troupeau de 1200 brebis, soit 2 à 3 éleveurs, perdait moins de 5 bêtes à l’estive toutes causes confondues. Malgré ces conditions géographiques difficiles… On avait dit à cet éleveur : une cabane, un berger, un parc, des chiens … il a tout mis en oeuvre pour se protéger. Des extrémistes de l’écologie qui ne connaissent rien à la montagne nous imposent d’envahir les Pyrénées de milliers de kilomètres de clôtures électrifiées. »

***

Les anti-ours ont été moins visibles dans les média depuis 2012. La manifestation que l’ASPAP proposait à Toulouse était petite, n’attirant qu’une trentaine de participants. Mais le 1 juillet 150-250 militants étaient devant la préfecture à Toulouse pour la réunion du Comité du massif. Déception. Dans le passé le comité votait systématiquement contre les ours ; cette fois quinze votes étaient pour la reprise des réintroductions, quinze contre.


La réintroduction de l’Ours en suspens

Entretemps l’Assemblé Générale de l’ASPAP, initialement prévue pour 1 juillet et reporté au 2 septembre a été encore reporté au « fin 2016 ».

***

Je voudrais remercier Martine et Monique de m’avoir partagé leurs pensées.

L’argumentaire pour l’ours

Entretemps le groupement pro-ours FERUS – Pays de l’Ours – ADET est en train de célébrer le 20eme anniversaire des premières réintroductions [Dossier de presse]

FERUS soutient que le retour de l’ours a permis la modernisation de l’élevage ovine dans les Pyrénées suite aux programmes, prévus initialement dans le contexte des réintroductions, pour financer des postes de bergers, des réfections de cabanes, des moyens de protection, des moyens de transport, de communication.

« Le bénéfice important de ces aides et mesures (meilleur suivi sanitaire des troupeaux, meilleure gestion des estives, baisse globale de la mortalité …) est très supérieur à l’impact de l’ours. »

« Selon de nombreux éleveurs, dont un de leurs représentants témoignant en 2003 sous serment devant la commission d’enquête parlementaire sur le pastoralisme, [la mortalité en estive avant l’arrivée de l’ours] s’élève de 3 à 5% des troupeaux.

Francis ADER [actuel secrétaire-adjoint de la Chambre d’Agriculture de la Haute-Garonne]: Nous sommes une douzaine d’éleveurs et nous employons deux bergers.

Augustin BONREPAUX : Il s’agit donc d’un groupement pastoral. Combien de bêtes au total ?

Francis ADER : 2 500. Comme nous avons une montagne très étendue, nous sommes obligés d’employer deux bergers pour faire deux unités de 1 200 brebis.

Augustin BONREPAUX : Deux unités de 1 200 brebis, cela fait beaucoup.

Francis ADER: C’est le maximum pour parvenir, sur ce type de territoire, à avoir un résultat avec environ 3 à 5 % de pertes.

Augustin BONREPAUX: Si vous vouliez rentrer le troupeau tous les soirs, comme me l’expliquait un jour le ministre précédent, il faudrait au moins quatre bergers. Et encore, ce ne serait pas facile.

André CHASSAIGNE : A quoi sont dus ces 3 à 5 % de pertes ?

Francis ADER : A 80 %, ce sont des chutes accidentelles.

Joël GIRAUD : Vous perdez une cinquantaine de bêtes par unité.

Francis ADER : C’est le minimum.

***

Les attaques dramatiques imputables à l’ours attirent l’attention des médias ; les pertes quotidiennes ne les intéressent pas. Néanmoins, pour l’éleveur individuel avec une carcasse à ses pieds, pour le Couserans, les morts aux griffes de l’ours sont signifiantes. Au niveau global il peut sembler moins important, pour l’instant. Mais la population existante n’est pas viable au long terme.

Il en faut combien d’ours donc ? Personne ne sait mais en Cantabrie espagnole la population s’élève à environ 240 plantigrades. La Fundación Oso Pardo que les gère affirme que « le problème principal est l’effectif, les deux sous-populations sont très petites. » Source: Fundación Oso Pardo.

Alors, c’est quoi l’avenir de l’élevage ovine dans les Pyrénées ? L’ASPAP et ses alliés soutiennent le thèse que certaines estives ne peuvent pas être adaptées. À juger par les expériences du passé ces estives vont être abandonnées et dans l’espace d’une génération l’afforestation naturelle prendra le dessus ; le paysage sera grandement modifié. Certains zones deviendront inaccessibles.

Est-ce que ça vaut la peine ? Devrait-on arrêter le processus, le mettre en marche arrière ? C’est une question énorme.

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