Temps forts aux États-Généraux du Pastoralisme des Pyrénées

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Je suis allé aux États-Généraux samedi dernier. Pour moi, il y avait deux faits marquants. L’un était l’annonce d’une investigation scientifique sur l’efficacité ou non des mesures de protection des brebis face a l’ours. Et le deuxième était que le conseil départemental de l’Ariège envisage la coexistence de l’ours et des brebis.

Les débats ont commencé dès le matin, mais ce n’est qu’après le départ de la préfète que les langues commencent à se délier. Lors de la séance plénière finale un homme qui vient d’arriver demande la parole. Il prend la micro pour évoquer « la fameuse vidéo que vous avez tous vue, avec les fusils ». Ayant capté l’attention de l’assistance il déclare que les ours n’ont pas leur place dans les Pyrénées. Ses propos sont bien reçus et quelques minutes plus tard il part. Pour lui, la messe est dite.

 

 

De son côté, l’association pro-ours Cap Ours a déjà dénoncé : «Ces “États généraux du pastoralisme” [qui] ne sont qu’une réunion d’opposants à l’ours et un procès à charge dont les conclusions sont déjà écrites». Les associations écologistes ne sont donc pas venues.

Mont Rouch

Et sans les associations pro-ours, effectivement il n’y avait pas de débat. Par contre j’ai entendu beaucoup de voix pleines de détresse et d’incompréhension. Comme celle de Gisèle Gouazé, présidente du Groupement Pastoral de Mont Rouch. C’était chez elle le grand ‘décrochement’ de juin dernier. 208 brebis ont péries lorsqu’elles ont essayé de dévaler une pente trop raide, paniquées par la présence avérée d’un ours.

Pendant la pause déjeuner je lui demande plus d’information. Elle m’explique que son mari a créé le troupeau il y a cinquante ans. Cela fait deux ans qu’il est mort et ce sont six jeunes qui ont pris la relève en 2017. Quel début désastreux! Ce n’est pas que les brebis, c’est aussi un patrimoine génétique soigné par la sélection pendant des générations qui est perdu. Et les brebis transmettent leurs connaissances de l’estive de mère en fille. Perdues aussi…

« C’est un terrain escarpé avec beaucoup de rochers. On ne peut pas tenir les brebis ensemble » me dit-elle.

C’est une des particularités des hautes estives des Pyrénées centrales, elle m’explique. Pour se nourrir bien les brebis s’éparpillent en petits groupes appelés ‘escabots’, avec typiquement moins de trente têtes chacun. Même avec plusieurs patous, ces fameux chiens de protection, on n’arriverait pas à dissuader un ours. Et quand les nuages descendent pendant toute une semaine, l’ours peut toujours renifler son repas du soir tandis que le berger ne peut pas retrouver ses bêtes.

 

Photo : Mont Rouch, côté espagnol

Photo : Mont Rouch, côté espagnol

 

Un éleveur dans le tourment

« J’ai 160 brebis dont 38 prélevées [tuées] cette année mais que deux sont prises en compte pour indemnisation. Je vous expliquerai comment ça s’est passé avec l’ours. La brebis que j’ai signalée à l’ONCFS, je l’ai trouvée à la lisière de la forêt. C’est pourquoi elle n’a pas été dévorée par les vautours. C’était un mercredi soir ; elle a été tuée la nuit précédente. Je l’ai bâchée sinon il n’aurait rien resté. Sur la patte de la brebis on voyait des traces de griffes. Elle a été éventrée et la panse et le fœtus mis à l’écart – l’ours n’aime pas sentir ça. Il ne mange que les abats. »

Le lendemain quand notre berger est revenu il voyait des vautours qui volaient à 300m plus loin. Le temps d’y arriver il n’est resté que la peau et les os. Une autre brebis morte. Les experts venus le vendredi ont examiné vingt-quatre corps dont la plupart, plus vieux, étaient trop abimés pour certifier l’implication de l’ours. Ils ont été ‘accueillis’ par plus de cinquante éleveurs. C’est lors de cette expertise que ces agents auraient reçu des menaces de mort accompagnés de tirs en l’air actuellement sujet d’une investigation de la gendarmerie.

Une femme courageuse

Les associations écologistes n’étaient pas représentées mais une éleveuse retraitée est venue à titre personnel. Accueillie par des huées à tel point que Henri Nayrou, président du conseil départemental de l’Ariège devait demander le respect de la parole, elle nous racontait son expérience avec un patou, qui a bien défendu son troupeau contre l’ours et aussi contre des chiens errants. Elle a déjà l’habitude d’être conspuée : il s’agit de Catherine Brunet qui a écrit un livre au sujet de son élevage.

 

La Bergère et l'ours de Catherine Brunet

La Bergère et l’ours de Catherine Brunet

 

À la fin de la journée, je la rattrape à la sortie, la félicitant pour son courage. « Il fallait bien que quelqu’un redresse la balance » me dit-elle.

L’intervention de la préfète de l’Ariège

La préfète, Marie Lajus, en tant que représentant de l’État avait une tâche difficile devant elle quand venait son tour d’adresser l’assemblée, à priori hostile. Elle a surtout tenu à corriger quelques contre-vérités qu’elle a entendues cet été pour montrer que l’État ne s’inscrivait pas dans ces mensonges.

Elle a été « choquée » d’entendre que « les éleveurs ne cherchent que les indemnisations », ou bien que « leurs larmes ne sont que des larmes de crocodile » tandis qu’elle a vu plutôt des dents serrées.

Ou encore « L’État a choisi l’ours contre le pastoralisme ». Non, l’État avait un plan de soutien du pastoralisme avant l’arrivée de l’ours.

Quid de « l’ours paie tout l’aide au pastoralisme » ? Non, moins de 30% est lié à l’ours.

« L’Etat n’écoute pas les éleveurs. » Elle, la préfète, était là en estive cet été « meurtrier » [avec deux fois de plus de pertes qu’en 2016 même en excluant Mont Rouch]. Une mission d’expertise va arriver. Un des objectifs de la mission sera d’évaluer de façon scientifique l’efficacité ou non des mesures de protection. Elle veut se baser sur « la réalité objective ». Pour la première fois c’est une mission conjointe des Ministères de l’Agriculture et de l’Écologie.

 

Brebis à la foire de Tarascon

Brebis à la foire de Tarascon

 

Elle a rajouté qu’il y aura une harmonisation entre les indemnisations loup et ours. Et on va prendre en compte les brebis perdus.

Son intervention était bien reçue quoique après son départ quelqu’un rappelle à l’assistance qu’elle n’a rien dit sur un éventuel retrait du plantigrade en question.

La contribution du juriste

Plutôt nerveux, ce jeune universitaire Julien Bétaille, presque la seule personne en costume-cravate de citadin, venu apporter des mauvaises nouvelles pour ceux qui ne veulent pas d’ours dans les Pyrénées. Les sanctions maximales pour la destruction d’une espèce protégée ont été augmenté récemment et s’élèvent à deux ans de prison, une amende de 150.000€ plus un chiffre sans limite pour ‘préjudice écologique’.

Restons dans la légalité. La Directive Habitats européenne exige « un état de conservation favorable » qui n’est pas pour l’instant considéré atteint. C’est une question de quantité et de qualité. Combien d’ours ? Quel degré de consanguinité ? On ne sait pas !

Mais la Directive n’envisage des prélèvements d’ours « problème » que si l’état de conservation favorable est bien atteint et toute autre solution aurait été essayée préalablement.

Certains éleveurs se plaignent que l’ours brun n’est pas en danger d’extinction au niveau européen, alors pourquoi les Pyrénées doivent payer les frais de sa conservation ?  M Bétaille nous a expliqué que ce constat écologique n’a aucune incidence sur la loi. En effet la protection est à l’échelle de la zone de répartition, c’est à dire, les Pyrénées. Qu’il y ait beaucoup d’ours en Slovénie ne dégage pas la France (et l’Espagne) de sa responsabilité. C’est le principe de solidarité européenne. Un pays ne peut pas laisser sa responsabilité sur les épaules d’un autre pays. La Slovénie n’a pas vocation de devenir la « zone ours » de l’Europe. En ce qui concerne notre juriste, il lui semblait très peu probable que la position de l’UE change.

Par contre le député européen Eric Andrieu, annonçait qu’il voulait créer un groupe de travail sur le sujet des prédations afin de changer la donne.

Conclusion

C’était le tour de Henri Nayrou, président du conseil départemental de faire le bilan de cette journée de travail. Il a commencé par évoquer les présentations des techniciens de la chambre d’agriculture, le travail des trois ateliers, l’intervention de la préfète, du juriste, et les témoignages des bergers et éleveurs. C’est un constat d’une situation alarmante aux yeux du monde pastorale, un échec. Mais il a aussi promis dans son discours de bienvenue de se projeter dans l’avenir.

« Il y a trois solutions » dit-il « Le retrait. La cohabitation. La coexistence »

Le retrait, explique-t-il, a très peu de chance d’être retenu par l’Etat. Revenir sur la convention de Berne ou la Directive Habitat ne sera pas simple non plus.

La cohabitation a « fait ses preuves depuis 1996 en matière de pagaille et de périls… Alors donc, la cohabitation, non vraiment non ! »

 

Cannelle, ourse brun morte en 2004

Cannelle, ourse brun, dernière représentante de la souche pyrénéenne, morte en 2004

 

« Et alors qu’est-ce qu’il reste ? La coexistence.

Oui je sais elle est multiple et périlleuse mais je suis au regret de vous avouer qu’au terme de nos Etats généraux on n’a pas trouvé mieux. La question est : comment et où ?

Avant d’aller plus loin, il faut évoquer le basique : les ours semblent partis pour rester et donc ils vont continuer à mettre le « bordel » dans les Pyrénées. Comment peut-on donc maintenir les prédateurs malgré notre position tout en maintenant une vie d’élevage, de transhumance, de nature ouverte et de sentiers disponibles pour les balades et pour l’avenir d’un tourisme montagnard ?

La réponse est simple comme l’œuf de Christophe Colomb, en les séparant. Je sais, c’est beaucoup plus facile à dire qu’à faire.

Il y a encore 10 ou 15 ans ce n’était qu’une hypothèse de travail reprise dans de nombreuses expertises ordonnées par l’État, mais systématiquement écartée… Nous ne sommes pas en mesure d’aller dans le détail d’une telle opération, encore moins d’en définir les modalités opérationnelles, mais je sais qu’aujourd’hui, certains éleveurs ne sont plus fermés à cette éventualité extrême. » Voir aussi le compte rendu du Conseil départemental de l’Ariège.

  • Nayrou a repris plus ou moins la proposition sur l’ours de l’Association pour la sauvegarde du patrimoine d’Ariège-Pyrénées (ASPAP)
  • Reportage de la Dépêche
  • Fiche évènement de localisation des ours. « Cette Fiche Evènement est mise à jour chaque jour ouvrable. Elle comprend des renseignements factuels sur les indices de présence de l’ours (empreintes, poils, crottes,…), les déclarations de prédations et leur conclusion sur la responsabilité de l’ours. »
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