C’est grave

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Gisèle Gouazé avec une partie de son troupeau à Betchet pour l’hiver

Gisèle Gouazé avec une partie de son troupeau à Betchet pour l’hiver

 

Huit cent trente-huit brebis sont montées à l’estive de Mont Rouch début juin 2017 pour leur transhumance annuelle. Comme d’habitude, un berger est resté avec elles tout l’été. Mais malgré tout, qu’une grosse moitié du troupeau en est redescendue à l’automne. L’ours est passé par là.

Le 24 janvier 2018, je suis allé voir Gisèle Gouazé, présidente du Groupement Pastorale (GP) de Mont Rouch qui gère cette estive pour lui demander comment un tel désastre pourrait arriver. Je l’ai déjà rencontrée lors des États Généraux du Pastoralisme à Foix en décembre dernier. Je la retrouve sur son exploitation à Betchet (en Ariège, près de St Gaudens) seule dans un pré avec ses deux chiens et une centaine de brebis qui pacagent sereinement. Elle observe ses bêtes, les deux mains appuyées sur le bout de son long bâton, ses pieds légèrement écartés : le trépied classique de la bergère.

On dirait une image d’Epinal : le ciel est bleu, l’herbe est verte et les montagnes au fond sont blanches. C’est un beau jour de janvier, sans nuage, sans vent. On passe deux heures à parler, debout dans le pré, agréablement réchauffés par le soleil, accompagnés du tintement de sonnailles et du bêlement paisible de bêtes. Mais attention ! Ces bêtes sont des rescapées du massacre et Gisèle n’a pas sa langue dans sa poche.

 

Estive de Mont Rouch. La flèche indique les sens de la montée du troupeau

Estive de Mont Rouch. La flèche indique les sens de la montée du troupeau

 

Le début de l’histoire, on pourrait le situer au 18 juillet 2017. « Le berger n’avait pas compris, me dit Gisèle, mais il redoutait quelque chose. » Comme d’habitude il a « lancé » les brebis le 14 juillet depuis le cirque d’Anglade vers l’estive de Léziou. « Ça leur prend une semaine pour y arriver. Elles le font d’elles-mêmes. Elles le savent. Elles prennent la montagne en écharpe. » C’est une connaissance de la montagne qui se passe de mère en fille. Or, cette fois-ci, après quatre jours, les brebis revenaient vers leur point de départ.

Mais on pourrait proposer un autre commencement pour cette histoire, au Néolithique, quand les premiers éleveurs emmenaient déjà leurs brebis en transhumance dans des Pyrénées beaucoup plus boisées qu’aujourd’hui. A ce moment-là l’ours s’hébergeait en plaine aussi bien qu’en montagne. Ou bien, on peut commencer en 1996, quand il ne restait que cinq ours autochtones acculés dans les Pyrénées et les premiers ours slovènes furent réintroduits. Début 2017 on recensait une quarantaine d’ours vivant dans la chaîne, principalement dans le Couserans.

Revenons à Mont Rouch, dans le haut Couserans. Ce matin-là, le 18 juillet, le berger était parti du cirque d’Anglade pour rattraper le troupeau et pousser les retardataires vers Léziou. « Il faisait beau. Le berger faisait sa tournée. Il s’est rendu compte que les brebis revenaient, et c’était pas normal. Le temps qu’il nous téléphone nous dire qu’il y a un problème, nous que l’on monte, on était averti d’un dérochement. Le copain espagnol m’avait averti qu’il y avait un dérochement en Espagne. Un randonneur a vu des vautours. » Des vautours qui dépeçaient les cadavres en bas d’une falaise d’où les brebis sont tombées. Près du Pic des Rouges. Deux cent neuf morts.

 

 

Les éleveurs sont montés avec les services de l’État faire un constat des dégâts. La télé les a suivis dans une effervescence médiatique concentrée sur cet événement exceptionnel. On y voit bien les éleveurs stupéfaits, attristés, abasourdis. Mais pour eux il y avait toujours une pièce du puzzle qui manquait. Pourquoi les brebis sont revenues de Léziou ?

« Après, il a fait mauvais temps sur quinze jours. On n’a pas pu y monter parce qu’on voyait rien. Au bout de quinze jours on est monté par Léziou et on est tombé sur celles qui dérochaient là [au Col de Léziou]. »

En fait c’était ça, le vrai début de l’histoire. Quand les premières brebis sont arrivées à Léziou, leur destination, elles se trouvaient en face-à-face avec l’ours. En fuyant, vingt brebis et deux agneaux se sont déjà tués en tombant d’une falaise. Les autres ont retracé chemin. Ce qui explique la surprise du berger.

Et c’est aussi parce que les brebis se sont regroupées dans leur fuite qu’il y avait deux cent neuf morts par la suite. Normalement en auto-gestion les brebis se seraient distribuées en « escabots », petits lots d’une trentaine voire une cinquantaine de têtes éparpillées sur un hectare voire plus. Mais dans ce cas-là, apeurées, elles se sont regroupées avec la suite que l’on connait. Plus tard, les éleveurs retrouveront d’autres mortes. En fin de saison, en plus des brebis tuées dans les attaques, cent-vingt autres brebis manqueront à l’appel. Dispersées dans la nature. Mortes ou perdues.

« Le bien-vivre animal en estive, je me demande où il est maintenant » s’interroge, Gisèle.

Et ce n’est pas que des animaux qui sont en danger. Elle a peur aussi pour les bergers : « On oblige les bergers à être face à des prédateurs. Nous, en tant que présidents de GP nous ne sommes que bénévoles, mais on a un salarié sous notre coupole. Le berger. On lui fait signer un livre comme ça pour les risques. » La distance entre son pouce et son index est de deux centimètres. « Il y a une ligne sur la prédation… Nous ne demandons pas que notre salarié soit face à un prédateur. » Le berger de Mont Rouch ne peut pas porter une arme, étant dans le Parc Naturel Régional des Pyrénées Ariégeoises. En bas on fait tout pour éliminer les risques : pas d’alcool au volant, bientôt vitesse limitée à quatre-vingts. Pourquoi en montagne on les augmente, elle s’est plainte à la Préfète ?

***

Six élevages se sont associés pour gérer l’estive de Mont Rouch, dont le mari de Gisèle, François Martres dit « Fanfan » décédé en 2015. C’est lui qui a fondé son troupeau il y a quarante ans. Pour lui, c’était un retour à la terre de ses grand-parents, ici à Betchet. C’est en sa mémoire que Gisèle s’est associée avec son fils Alexandre et sa fille Aurélie pour continuer. Leur élevage s’appelle en Occitan, l’Aquo de Fanfan – Ça de Fanfan. Et maintenant c’est tout son travail et le travail des autres éleveurs du GP qui est remis en question.

 

Parmi les problèmes pour la filière ovine française : le gigot nouvelle-zélandais, 7,75€/kg ; le gigot français, 15,40€/kg

Parmi les problèmes pour la filière ovine française : le gigot nouvelle-zélandais, 7,75€/kg ; le gigot français, 15,40€/kg

 

Chaque année les brebis et les vaches des GPs montent des fermes en bas début juin et commencent à pacager autour de la cabane de Saubé. Les vaches restent là tout l’été mais les brebis poussent toujours plus haut avec la fonte de la neige.

Comme d’habitude, en 2017 elles explorent le pic des Maurels, le Cirque d’Anglade, la Lana des Molons, les Clots de Dessous, jusqu’à la crête de Léziou, une barrière naturelle qui les sépare de l’estive du voisin. Le berger habite soit à la cabane de Saubé, soit à la cabane des Clots de Dessous. Chaque jour « il monte surveiller, me dit-elle. Il rabat et s’il y a besoin de soigner, il soigne quand il fait sa tournée. S’il en voit une, s’il peut l’attraper avec l’aide du chien, il l’attrape et il la soigne, et c’est comme ça partout dans le même secteur.

— Donc elles sont éparpillées sur trois kilomètres dans un sens et deux dans l’autre, lui demandai-je ?

— Voilà.

— Comment le berger peut les trouver pour voir si elles ont besoin de soins ?

— Tous les jours lui, il part en pèlerinage. Il fait beaucoup de kilomètres. Sur des estives comme ça ils font beaucoup de kilomètres. »

***

« Qu’est-ce que vous pensez de la réaction des autorités ? lui demandai-je.

— Dans l’Ariège, les autorités nous ont soutenus… Mais, bon, le problème c’est toujours pareil. Il y a des règles dans l’administratif et l’on ne peut pas déroger des règles. Malgré que madame la Préfète de l’Ariège essaie de nous soutenir du mieux qu’elle peut, quoi, le problème il est là. Et c’est surtout pour notre avenir, l’avenir des éleveurs transhumants, qui est grave dans l’Ariège parce que tous les ours qui sont par-là, ils sont quand même concentrés dans le territoire ariégeois, dans le Couserans. »

Quand je demande à Gisèle si le GP va changer sa pratique pour cet été, elle me dit qu’ils sont en train d’y travailler, avec madame la Préfète, la Direction Départementale de l’Agriculture et le conseil municipal de Salau, qui loue l’estive au GP. Le conseil municipal a déjà demandé des subventions pour habiliter la montagne, à pouvoir y mettre des parcs, réhabiliter certaines cabanes et mettre deux cabanes entre Saubé et Léziou. Le GP n’exclut pas des parcs de nuit et des patous.

Pourtant, Gisèle est loin d’être convaincue de l’efficacité de ces mesures de protection officiellement recommandées. En plus, cela implique que le GP devra changer complètement sa façon de gérer la montagne.

« Une brebis, quand il fait chaud elle va pas manger. Elle va manger le soir, et là, on nous oblige à les enfermer. Elles risquent de perdre [du poids] plutôt de gagner. » Si par contre « il fait quinze jours de mauvais temps on ne peut pas se permettre de lâcher et d’enfermer. Parce que le secteur est trop escarpé. Ou alors il ne faut pas beaucoup de brebis. Et même il peut y avoir des catastrophes. La situation, elle est rude. Rude, rude. »

Une phrase revient souvent dans son discours : « C’est grave. »

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